samedi 13 avril 2013

48 - COLLECTIVITÉS D’INTELLIGENCES ET INTELLIGENCE RUSÉE


Par Clark G. KHADIGE, dba, desg
(JCB 1934 – 2012)

ABSTRAITS
Inévitablement la relation humaine passe par différents contextes dans lesquels un individu doit naviguer avec suffisamment de doigté afin d’atteindre les objectifs et les buts qu’il se fixe. Cette relation nécessite trop souvent de jouer des rôles, d’adopter des comportements parfois contradictoires mais en fonction de situations diverses. Elle utilise des moyens et des outils différents,  qualifiés parfois de subtils. Il en est de la ruse. Cette forme de communication manipulatrice d’un côté, orientante d’un autre, mène à des situations où tout est dit sans l’avoir réellement été. Faire comprendre est plus important que faire croire car les formes de communication sont foules et les intérêts sont souvent aveugles.
L’objectif de cet article est de mettre en évidence ce que l’Intelligence Rusée peut apporter à toute communication, ou à toute forme de relations sociale ou économique.
MOTS CLÉS
Ruse – Intelligences – Intérêts -  Conviction – Argumentation - Relations

ABSTRACTS 
Inevitably the human relation passes by different contexts in which an individual must sail with sufficient intelligence in order to reach the objectives and the goals that he has set. This relation too often requires to play some roles, to adopt different behaviours, somehow contradictory but according to various situations. It uses sometimes various and different means, qualified as subtle tools. It is, in a way, the case of ruse. This shape of communication, manipulator on one hand and orienting in another, lead to situations where all is said without been it really. To let people understand is more important than to make them believe because the shapes of communication are crowds and the interests are often blind. 
The objective of this article is to put in evidence what any form of intelligence associated to ruse can bring to all types of communication, or to all social or economic relations, tools to reach planned goals and objectives. 
KEY WORDS 
Ruse - Intelligences - Interests - Conviction - Arguments - Relations 


Florian MANTIONE dans son article Les fondamentaux de la ruse[1], tout en notant l’origine latine du mot ruse (recusare = « Détour par lequel un animal cherche à échapper à ses poursuivants »), nous explique que ce terme peut prendre deux connotations différentes :

Ø La première traite d’une définition à caractère négatif, « Ruse = Moyen, procédé habile qu’on emploie pour abuser, pour tromper » et propose le qualificatif de tromperie auquel il associe des synonymes comme artifice, feinte, fourberie, fraude, rouerie, machination, manœuvre, stratagème, subterfuge, perfidie et roublardise.

Ø La seconde propose une autre définition, peut-être plus positive « Ruse = Art de présenter ou de faire les choses avec un certain savoir-faire » avec des synonymes plus positifs : adresse, finesse, astuce, truc et cautèle (prudence rusée).

Définitions pertinentes qui nous amènent à considérer, de premier abord, deux types de situations dans lesquelles un individu se trouve et où son comportement est influencé par des facteurs prédominants:
 
Ø Une situation défavorable marquée par un malaise, un inconfort, une inquiétude ou une angoisse qui nécessitent la recherche d’une « sortie limitant les dégâts, les risques ou les pertes». Une fuite en quelque sorte.

Ø Une situation favorable dans laquelle tout concoure à la réussite de ce qui se passe, mais qui nécessite aussi une autre sortie tout en gardant des avantages acquis.

Ces deux situations ont un point commun: elles sont très souvent, à la fois, dépendantes et indépendantes de la volonté de l’individu, tout dépend de ce qui se passe dans une situation donnée et tout dépend des objectifs, des aboutissements et des intérêts que la situation dicte tout autant que les dispositions ou prédispositions des parties en présence.   

Cependant, dans cet article, très intéressant, il donne une définition très personnelle de la ruse : « Intelligence situationnelle, ou capacité à analyser une situation, la comprendre, et trouver la bonne posture, la bonne parade ». C’est ici que les opinions divergent.

Nous avions proposé, dans notre glossaire[2], une définition de l’Intelligence Rusée comme étant une « Capacité de suggérer et d’utiliser des arguments divers rapportant à une autre dimension afin d’atteindre des objectifs de conviction ou d’imposition de points de vue ». Il y a donc suggestion.

Faisons référence une fois de plus au dictionnaire[3] pour comprendre le terme suggérer et ses dérivés :

Ø « Suggérer : proposer une idée à qq un, conseiller, évoquer, susciter une pensée, une idée, une image,
Ø Suggestif : qui produit une suggestion, qui inspire des idées … »

Suggérer est donc une façon d’inclure une alternative (idée, argument ou opinion), une autre situation, une autre dimension ou, même, un autre choix autant qu’une autre possibilité, afin de présenter une autre proposition à quelque chose qui se passe, qui est en cours ou qui est en préparation. C’est peut-être aussi un meilleur moyen pour dévaloriser ce qui a été exposé quand ce dernier entre en contradiction ou en opposition avec des objectifs personnels différents.

C’est aussi un moyen savant de faire miroiter des avantages possibles mais illusoires sans les définir clairement. A ceci, s’ajoute d’autres types d’arguments imaginés pour soutenir et convaincre. Ces arguments peuvent entrer dans le concept de l’insinuation, c’est-à-dire utiliser une manière subtile ou habile d’imposer sa pensée[4].

Ainsi, dans un esprit de médiation ou de négociation, il s’agira d’insinuer quelque chose c’est-à-dire « faire entendre quelque chose de différent, ou de complémentaire d’une manière détournée, adroitement sans le dire expressément » afin que les parties adverses :

Ø Changent d’opinion
Ø Se rendent à l’évidence de conséquences plus positives, totalement neutres (qui n’entraînent aucun changement) ou partiellement négatives,
Ø Rejoignent un point de vue qui mènerait à un accord définitif,
Ø Découvrent d’autres alternatives.

Mais il est important d’ajouter que la suggestion laisse parfois transpirer ou deviner des dangers, ou des menaces, non proférés ni définis clairement et ouvertement.

Ajoutons à ce qui vient d’être dit, que la suggestion en communication, ou en négociation, pourrait aussi être la transposition dans une situation d’un élément introduit qui rendrait cette situation plus agréable. C’est souvent l’argumentation utilisée en communication publicitaire.

DE LA RUSE EN GÉNÉRAL

Dans la vie professionnelle, culturelle et même sociale, ruser est un procédé courant afin d’amener une conversation vers des points qui permettront de trouver un terrain d’entente, autant que des accords solides. Dans ce concept, on parlera de détours c’est-à-dire amener à travers des exemples ou des références à des cas ayant eu lieu, à un nouvel état de chose. L’objectif est de convaincre.

Pour certains, le détour serait un moyen pour faire comprendre, faire admettre et faire agir dans un sens voulu. Pour d’autres, le détour serait un outil pour profiter d’une situation aux dépends soit d’une vérité soit d’un objectif recherché par une composante d’une relation. Pour Denis BOISSEAU[5] (2000), « le détour serait au contraire l'affirmation d'un cheminement intellectuel profondément humain qui est à la base même de la liberté existentielle[6] ».

La ruse montrerait donc un côté positif et un autre qui apparaîtrait négatif. Il faut donc aborder l'idée de ruse avec prudence et se garder d'interprétations trop hâtives, qui la condamneraient d'emblée ou la légitimeraient sans discernement[7].

L'essayiste et homme politique Jacques ATTALI n'hésite pas quant à lui à louer dans la ruse une forme de pensée plus efficace et pratique que les absolus spéculatifs de la raison[8]. Cela traduit une certaine forme d’intelligence que certains ont surnommé Intelligence Pratique, souvent Intelligence Supérieure, parce qu’il est pratique d’insérer des cas vécus, des exemples ou des références pour, comme nous l’avons dit, convaincre, persuader et faire agir.

Est-ce réellement le cas, ou est-ce finalement l’Intelligence Imaginative et l’Intelligence Imaginatrice qui finalement prime dans la recherche de moyens actifs dans l’atteinte de buts et d’objectifs ? La ruse serait donc au cœur même d’une démarche épistémologique amenant les individus à concevoir la relation sociale, culturelle, économique et même politique comme étant un constant échange de procédés dictés par des intérêts d’ordres divers, permettant de mieux aborder, et sans faiblesses notoires, les problèmes apportés par la globalisation et l’hyperculture relationnelle.

Cela veut-il dire que l’usage de la ruse serait légitimisée par ces intérêts ? Certes, elle nécessite habileté, finesse et une certaine délicatesse dans la relation humaine. Il ne s’agit pas de faire croire quelque chose à une partie adverse, mais de faire savoir qu’il existe des terrains d’ententes bénéfiques à tous. La ruse serait alors justifiée comme argumentation positive si chaque partie est convaincue d’une vérité effective. Il y a donc intervention de deux types d’intelligences concourantes, et peut-être complémentaires, à une réussite voulue : l’Intelligence de la Prudence et l’Intelligence de la Précaution

Ce qui va favoriser la réussite de la ruse est principalement trouvé dans l’inexpérience relationnelle, économique ou politique, ou même l’ignorance, de ce que l’on nommerait les dupés[9]. Ajoutons la maîtrise de la communication manipulatrice des dupants.

Il faut cependant reconnaître à la ruse cette faculté de découvrir les autres, ou, du moins, la manière de penser ou de planifier des autres.  Il s’agit, comme le propose Georges BALANDIER[10], d’y voir une façon d’appliquer l’intelligence à une situation et un objectif qui valorise l’indirect et la stratégie. Mais celui qui en use, a, quelque part, l’intuition que le terrain est, dans une certaine mesure, propice à des comparaisons qui se voudraient adéquates et convaincantes.  L’Intelligence Intuitive jouerait dans des situations particulières, un rôle de base dans l’utilisation de la ruse et réside à cet égard dans ses capacités de favoriser l’adaptation à l'environnement et à la situation. Réussir implique donc nécessairement de choisir la référence ou l’exemple adéquat au contexte qui se présente.

Ainsi, l’Intelligence Digressionniste (ou faculté d’induire une divergence dans une communication), aurait une place de choix dans une manipulation des idées présentées.  Elle représente un complément incontournable dans l’art de la ruse qui sait si bien exploiter les facteurs apparents d’un contexte ou d’une situation. Il est important d’ajouter à ce qui précède que cette forme d’intelligence agit plus objectivement dans la reconnaissance de la vulnérabilité des autres.

« Enfin, Jacques Attali, mais aussi Georges Balandier et Denis Boisseau, de façon certes plus abstraite, font entendre un véritable plaidoyer pro domo : la ruse ne serait-elle pas une manière de construire un discours sur la connaissance, apte à nous faire mieux appréhender les fractures sociétales et les désordres dont notre modernité est si souvent victime[11] » ?


AU TRAVERS DE DÉFINITIONS

La ruse prend donc vie dans plusieurs critères qui apparaissent au fil des échanges :

1 – Le critère de communication : indubitablement notre évolution sociale, culturelle et professionnelle n’existe que par (et dans) le monde de la communication, ce monde où tout s’échange, tout s’apprend, tout s’enseigne et où tout est modèle. C’est ce qui forme notre expérience quotidienne et qui nous permet de vivre au milieu d’un tout. Pour beaucoup, la communication est primordiale, sinon vitale, pour appartenir, évoluer et se faire accepter dans un groupe. Pour cela, la chose est simple : savoir dire ce qui doit être dit en fonction du sujet débattu, savoir faire entendre ce qui a besoin d’être entendu, tout en ajoutant le savoir-faire-faire volontaire.
Cependant, et dans cet ordre de relation comportementale, on pourrait ajouter que la communication c’est savoir dire ce que les gens ont envie d’entendre autant que dire ce que les gens ont besoin de savoir ou de croire. Réussir sa communication dans une optique d’intérêt économique ou politique c’est éviter de créer, d’insinuer ou d’insérer des handicaps, et nécessite, souvent, de dire ce qu’on n’a pas dit et de ne pas dire ce que l’on a dit. Nous découvrons alors la communication diplomatique où le faire croire côtoie si étroitement le faire savoir.

La vérité est-elle si difficile à dire et à faire accepter ?

Ø Oui, quand des termes d’accords frisent l’amoralité ou l’immoralité des décisions.
Ø Non, car sans réelle information, comment agir ?

Le tout est fait dans les limites de la tolérance imposées par la société.

2 - Le critère de comportement : toute situation mettant en présence différentes parties, ou groupes, oblige, dans un certain sens, à penser et à agir différemment.

Ce qui dicte un comportement variant est principalement issu de deux choses : l’incertitude et la peur. Tout d’abord l’incertitude de ce que l’on sait : est-ce l’unique vérité ? Ensuite la « peur de ne pas être à la hauteur, peur de ne pas être le premier, de ne pas avoir le pouvoir ou de le perdre, peur de ne pas savoir trouver les bonnes réponses, les solutions, peur de mal faire et d’en supporter les conséquences, peur de la concurrence, de la compétition, peur de ne pas être remarqué, de passer inaperçu… », comme le dit si bien Georges VIGNAUX dans son  article: « la ruse, intelligence pratique »[12].

L’incertitude et la peur débouchent sur la recherche d’une échappatoire qui pourrait aider à sortir d’un mauvais pas et être, dans une certaine dimension, l’emploi, à bon escient ou non, la ruse, celle qui déploie autant d’astuces, que de mensonges, d’illusions et de tromperies. De là, il serait facile à l’Intelligence Insidieuse, (cette faculté de concevoir, de préparer et de mette en œuvre des propositions, des suggestions ou des idées) de dicter le pas vers la sortie.

3 – Le critère de personnalité : Comprenons d’abord, dans l’optique de cet article, que nous définissons le terme personnalité comme un jugement porté sur un individu dans son comportement. Nous emprunterons à Martine MASSACRIER[13], psychothérapeute et sophrologue, et sélectionnerons dans sa proposition de classification des différentes personnalités attribuées à un individu, certains types de personnalités conformes à l’esprit de notre article :

-         « La personnalité anxieuse démontre un comportement dans une situation, ou une circonstance de la vie qui s’avère être une source de danger. Un tel comportement traduit une contrainte de vie dans un état de tension perpétuel aussi bien sur le plan psychique que sur le plan physique.

-         La personnalité histrionique est caractérisée par un perpétuel besoin de séduire, d’être l’objet de l’attention générale. Elle paraît être en perpétuelle représentation théâtrale. Sous cette brillante apparence se cache en fait une personne dévalorisée qui cherche à se rassurer dans le regard de l’autre dont elle cherche également à obtenir de l’aide

-         La personnalité obsessionnelle se caractérise par son perfectionnisme. Ce qui n’est pas parfait à 100% est un échec total. Ainsi un individu perpétuellement envahi par le souci de bien faire, a toutefois tendance à penser que sa méthode est la seule qui garantisse la perfection et ses règles, les seules acceptables. Habité d’un sentiment de toute-puissance, il se sent responsable de son environnement et de tout ce qui s’y passe, et prend la responsabilité de le maintenir en ordre. La culpabilité est souvent au rendez-vous ! Il a tendance à se laisser envahir par le doute, tant la décision semble difficile à prendre de peur de commettre une erreur.

-         La personnalité dépressive laisse apparaître un pessimisme omniprésent tant le côté négatif des choses est surévalué. L’individu est en proie à des sentiments fréquents de culpabilité et de dévalorisation. D’où des difficultés de communication dues au fait qu’il ne se sent pas être un interlocuteur à la hauteur.
-         La personnalité « borderline » se caractérise par une humeur très instable et un très mauvais contrôle émotionnel, en particulier la colère. L’individu est habité par une demande excessive d’amour et d’assistance qui alterne avec des fuites brutales quand l’intimité devient menaçante ou qu’il se sent «trahi». L’image incertaine qu’il a de lui-même et l’idée floue qu’il se fait de ses besoins le conduisent à des changements de cap brutaux dans sa vie.

-         La personnalité dépendante : les autres étant toujours supérieurs,  il existe donc  pour un individu un besoin constant de se faire accepter des autres même s’ils ne lui correspondent pas vraiment, voire qui ne lui conviennent pas du tout. Il est prêt à faire de nombreuses concessions, à se soumettre à leur avis, à ne jamais dire non et à faire les corvées dont les autres ne veulent pas. Sa crainte principale est de se retrouver seul, car il se sent incapable de faire les bons choix, de prendre des initiatives, compte tenu du fait que l’autre est toujours plus compétent et a pour mission de la rassurer. Sa relation avec les autres est empreinte d’ « accrochage » et de dépendance basés sur une prise de conscience de sa vulnérabilité.

-         La personnalité narcissique : La caractéristique principale est celle de l’image  de soi à promulguer et l’’aspect extérieur prend évidemment une très grande importance qui se traduit par une apparence physique et vestimentaire. L’individu a une haute opinion de lui-même, persuadé qu’il mérite plus que les autres. Il n’a de cesse que de se mettre en avant, sa principale préoccupation étant le succès. Avide de l’admiration des autres, il ne supporte aucune critique. Son comportement est souvent manipulateur.

-         La personnalité paranoïaque : l’individu se caractérise par une défiance exagérée, l’impossibilité de faire confiance à qui que ce soit. Il a tendance à tout interpréter comme le résultat d’un acte malveillant. Il se tient par conséquent toujours sur ses gardes. Très méfiant, il est prêt à rechercher les preuves de ses soupçons dans les petits détails, au détriment souvent de l’ensemble. Il montre très souvent une extrême jalousie. Il n’a aucun sens de l’humour.

-         La personnalité schizoïde : L’apparence du personnage est extrêmement réservée. Sa très grande difficulté à communiquer peut parfois donner l’impression à ses interlocuteurs qu’ils le dérangent, qu’ils l’empêchent de rester dans «son monde».  Très mal à l’aise en société, il aura tout naturellement un fort penchant pour la solitude. Ni il ne se lie, ni il ne cherche la compagnie des autres, il semble indifférent à l’opinion d’autrui, tant aux compliments qu’aux critiques, et donne une apparence de mystérieuse impassibilité.

-         La personnalité sociopathe : Elle se caractérise par un total manque de respect tant des autres que des règles et des lois de la vie en société. L’individu fonctionne sur un mode impulsif qui privilégie le passage à l’acte immédiat sur la mentalisation de l’acte. Très instable et insoumis, il est dénué de tout sentiment de culpabilité.  

Ce qu’on pourrait conclure de cette classification, c’est que c’est la peur et l’incertitude qui prévalent sur le besoin. Il est donc important à ces individus marqués par une personnalité particulière d’user de subterfuges, ou de ruses, pour fuir, (si le terme est permis dans ce cas).

4 - Le critère de situation : L’intelligence Rusée sera donc un moyen, ou plutôt un outil, dont un individu se servira pour trouver l’échappatoire. Elle induira des résultats positifs, momentanés ou durables suivant la situation présente.
  
Ces situations se rencontrent souvent dans les relations de socialité et de sociabilité qui se créent, ou se nouent, à l’intérieur d’une entreprise. Les relations interhumaines existantes ne sont pas choisies mais imposées, ce qui entraine, tout naturellement des situations de solidarité, de complicité ou conflictuelles.

Ici aussi, l’incertitude du lendemain (à cause de la crise actuelle qui secoue le monde économique et professionnel), la peur de perdre son emploi et la difficulté d’en trouver un autre dans une période de temps aussi courte que possible, dicte une situation de guerre constante et sourde entre employés sans que personne ne se pose la question qui l’a déclarée ?

D’où ruse, flatterie, courtisanerie, mensonge, manipulation et hypocrisie font bon ménage rendant la situation encore plus complexe, plus compliquée et encore plus insupportable. Tout dépend des intérêts qui sont en jeu, dont celui principalement de la survie professionnelle dans l’entreprise.

INTELLIGENCE RUSÉE ET MANIPULATION

Nous avions déjà laissé entendre, autant dans cet article que dans d’autres écrits par mains auteurs, que la ruse était un outil prévalent dans une sorte de manipulation des esprits, des avis ou des opinions dans un objectif de ralliance d’accords. Nous avions aussi, plus haut, dit que plusieurs qualificatifs lui accordaient un aspect positif ou non.

Dans l’optique de la conviction des masses, sur un sujet précis, Noam CHOMSKY, cité dans l’article proposé par Claire MELCHIORI[14], propose une liste des « Dix stratégies de manipulation de masse » et dans laquelle nous retenons[15] :

Ø « La stratégie de la distraction, dans laquelle il s’agit de garder l’attention du public distraite, loin du cœur du sujet, par des sujets sans importance réelle. Cette stratégie de diversion consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants… grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes. La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s’intéresser… » et de se concentrer sur ce cœur de sujet. Faire oublier l’essentiel… Il y a action de l’Intelligence Distractive et de l’Intelligence Diversive afin de distraire, de détourner la concentration et de tenter de faire oublier un point de vue en créant une confusion particulière. La ruse serait ici associée à un stratagème devant mener à une solution privilégiée par une partie proposante.   

Ø « Créer des problèmes, puis offrir des solutions. Cette méthode est aussi appelée «problème-réaction-solution». On crée d’abord un problème, une « situation  prévue» pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter ».  Pourrait-on ici associer ruse à feinte ?

Ø « La stratégie du différé, c’est-à-dire une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme « douloureuse mais nécessaire », en obtenant l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur… le public a toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain ». Mais la stratégie du différé peut aussi signifier reporter à plus tard soit une prise de décision qu’on ne voudrait pas faire dans une situation présente, soit de refuser de considérer un problème et sa solution dans l’immédiat. La ruse serait dans ce cas associée à subterfuge ou moyen détourné pour se tirer d’embarras.[16]

Ø « Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion. Faire appel à l’émotionnel est une technique classique pour court-circuiter l’analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus, l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des pulsions, ou des comportements… ». Technique courante utilisée en communication afin de faire accepter quelque chose en jouant sur des sentiments ou des émotions. La ruse serait-elle artifice afin de contourner un fait rationnel ? Confirmer donc, et dans une certaine mesure, le dicton prendre les gens par les sentiments…

Ø « Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise : Faire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage ». Ne pas faire savoir précisément le cœur d’un sujet mais savoir insinuer par l’utilisation d’arguments insidieux, c’est-à-dire constituer un piège dans lequel une partie se confondra. La ruse serait-elle alors tromperie ? Ce phénomène se rencontre souvent dans les entreprises où la communication fait défaut, (pour des raisons évidentes), ou tout simplement incomplète.

Nous pourrions, à ce sujet, ajouter l’action de l’Intelligence Instigatrice qui serait cette faculté de pousser quelqu’un à faire quelque chose[17] et de l’Intelligence Instigative qui est cette capacité de faire agir en fonction d’intérêts prédéterminés[18].  Ce serait donc, comme le dit si bien le Larousse un « Procédé habile mais (parfois) déloyal dont qq un se sert pour arriver à ses fins ou pour obtenir ou réaliser ce qu’il désire ». [19]

 Au lu de ce qui précède, nous pourrions conclure à l’utilisation d’une  manipulation de l’information afin d’atteindre des objectifs déterminés. Cette manipulation n’est, au fond, que l’application d’une Intelligence Rusée certaine.


RÉFLEXIONS

La ruse est-elle une forme d’intelligence ?

Pour BALANDIER et al (1977): « La ruse, c'est bien plus que la ruse [...]. Ce double jeu de l'intelligence mise au service d'un désir, qui se dissimule, modifie l'usage que nous avons de l'univers classique... La ruse en somme s'oppose à la violence, comme la persuasion et la philosophie à la force, ou le droit à la vendetta, et la parole au sang échangé de la jurée. Ruse du marin, du paysan, du soldat, de l'aventurier, du marginal, du croyant, de l'ouvrier contre les forces cosmiques, mythologiques et sociales qui veulent à tout prix se maintenir dans l'ordre institué[20] ».

Et, dans l’essai paru en 1985, « le Détour, Pouvoir et modernité », l’auteur « suggère en effet une définition de la ruse qui est autant un appel à la lucidité et à la raison qu'un plaidoyer en faveur d'une plus grande ouverture culturelle, fruit d'une pensée longuement nourrie par la confrontation des modèles civilisationnels[21] ».

Bernard DADIE[22] (1955) défini le rusé comme celui qui « …a dans sa tête plus d'un tour et sur sa langue des phrases à le sortir de l'embarras. Il aime les situations difficiles, les obstacles qui accroissent ses facultés, décuplent son intelligence, fouettent son ingéniosité ».

L’Intelligence Rusée serait donc, à la fois, une Intelligence de l’Action, (capacité de repérer ou d’élaborer des moyens d’agir dans les contraintes d’une situation[23]) et une Intelligence Pratique (aptitude[24] à adapter un comportement à une situation nouvelle, l’adresse qu'on montre dans une situation donnée, l’habileté dans le choix des moyens qu'on emploie pour parvenir à un certain résultat[25]). Elle accompagnerait, inévitablement, l’Intelligence Communicatrice et l’Intelligence Politique, puisqu’elle n’agit qu’en raison d’intérêts ou d’objectifs.

« Ainsi, cette intelligence n’use pas de lois ou de facteurs toujours très rationnels. Elle combine les cinq sens qui renseignent, le sixième intuitif, mais également du bon sens et des savoirs antérieurs[26] ». En fait, comment va-t-elle opérer réellement ? Le plus simplement du monde en utilisant les données existantes et émergentes de la situation en les retournant comme atouts pour proposer, suggérer et tenter de convaincre quand cette situation fait naître des difficultés soudaines, inattendues ou auparavant indéfinies.  







RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

ATTALI J., (1996) - essai Chemins de Sagesse, Traité du Labyrinthe – (n.d.) – in  Corrigé de la synthèse du BTS 2009 Epreuve de Culture générale et Expression…
BALANDIER G. et al, (1977) – La ruse – Union Générale d’Edition, coll. 101
BALANDIER G., (1985) - Essai le Détour, Pouvoir et modernité, (n.d.).
BOISSEAU D., (2000) – Article « Ne vaut pas le voyage » -  Revue La Licorne
DADIER B., (1955) – Le pagne noir – Paris Présence africaine.
KHAWAM R. R. (1976) – Le livre des Ruses, la stratégie politique des Arabes – Ed Phébus.
LAROUSSE – Ed. 2010
LHUILIER D., (2010) - Agir en clinique du travail -  Paris, Erès.
MANTIONE F., (n.d.) – Les fondamentaux de la ruse - www.florianmantione.com
MELCHIORI C., (2010) – Les dix stratégies de manipulation des masses selon Noam CHOMSKY - http://coachingentreprise.wordpress.com/2011/11/13/intelligence-collective-les-dix-strategies-de-manipulation-de-masses-selon-noam-chomsky-intelligence-pyramidale/
PLANTEY A., (n.d.) -  La négociation internationale - CNRS, pour la technique et l’histoire diplomatique.
SALMONA, M. (2010) - Une pensée de l’action avec la nature et le vivant : la Métis et Jean-Pierre Vernant, in Y. Clot, D. LHUILIER, Agir en clinique du travail, Paris, Erès.
VERNANT, J.-P. ; DETIENNE, M. 1974. Les ruses de l’intelligence. La métis des Grecs, Paris, Flammarion.
VIGNAUX  G., (n.d.) – Article: la ruse, intelligence pratique (n.d.).




WEBOGRAPHIE
www.psycho-ressources.com/bibli/types-de-personnalite.html
http:// Wikipédia/La ruse



[1] MANTIONE F., (n.d.) – Les fondamentaux de la ruse - www.florianmantione.com
[2] Voir le blog de l’auteur cgcjmk.blogspot.com
[3] Larousse – Ed. 2010
[4] Idem
[5] BOISSEAU D., (2000) – Article « Ne vaut pas le voyage » -  Revue La Licorne
[6] Corrigé de la synthèse du BTS 2009 Epreuve de Culture générale et Expression…  opcit
[7] Idem
[8] Idem
[9] Tiré de ATTALI J., (1996) - essai Chemins de Sagesse, Traité du Labyrinthe – (n.d.) – in  Corrigé de la synthèse du BTS 2009 Epreuve de Culture générale et Expression… opcit.
[10] BALANDIER G., (1985) - Essai le Détour, Pouvoir et modernité, (n.d.).
[11] Corrigé de la synthèse du BTS 2009 Epreuve de Culture générale et Expression…  opcit

[12] VIGNAUX  G., (n.d.) – Article: la ruse, intelligence pratique (n.d.). Georges VIGNAUX est directeur de recherche au CNRS. Il a été directeur du laboratoire de communication et politique. Philosophe et linguiste de, formation, il s'est spécialisé dans l'histoire et la logique des idées et des connaissances qui fondent nos sociétés. Auteur de nombreux ouvrages et articles, il a publié notamment Le Démon du classement, Les Jeux des ruses et Du Signe au virtuel aux Editions du Seuil. (Wikipedia).
[13] www.psycho-ressources.com/bibli/types-de-personnalite.html
[14] MELCHIORI C., (2010) – Les dix stratégies de manipulation des masses selon Noam CHOMSKY - http://coachingentreprise.wordpress.com/2011/11/13/intelligence-collective-les-dix-strategies-de-manipulation-de-masses-selon-noam-chomsky-intelligence-pyramidale/
[15] En italique nous reproduisons le texte écrit par Madame Claire MELCHIORI. (NDA).
[16] Larousse 2010.
[17] idem
[18] Voir le glossaire des qualificatifs multidimensionnels de l’Intelligence sur le blog de l’auteur cgcjmk.blogspot.com.
[19] Larousse.com
[20] BALANDIER G. et al, (1977) – La ruse – Union Générale d’Edition, coll. 101
[21] Corrigé de la synthèse du BTS 2009 Epreuve de Culture générale et Expression… 
[22] DADIER B., (1955) – Le pagne noir – Paris Présence africaine.
[23] Larousse.com
[24] idem
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